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On ne harcèle pas les forts. On harcèle les fissurés.(Harcèlement scolaire – témoignage et analyse)

1 mars
5 min de lecture

Cet article est intime. Il parle de mon adolescence, du harcèlement scolaire que j’ai subi, et des mécanismes invisibles qui l’entourent.

Je ne l’écris pas avec colère.

Je l’écris avec recul.

Quinze ans se sont écoulés.

Aujourd’hui, à bientôt 29 ans, je repense parfois à ce garçon qui marchait les yeux rivés au sol. Celui qui traversait les couloirs en espérant devenir invisible. Celui qui pensait sincèrement qu’il était trop moche, trop fragile, trop “de trop” pour mériter d’exister paisiblement.

On ne harcèle pas les forts.

On harcèle les fissurés.

Quand tout a commencé, j’étais en 5ème. Je venais de retourner vivre chez ma mère après une enfance déjà instable, déjà marquée par des blessures invisibles. Je n’avais pas de bases solides. Pas ce socle affectif rassurant qui permet de tenir droit quand la vie commence à secouer.

Et ça se voyait.

Mon regard était fuyant.

Je regardais le sol pour éviter les visages.

Je ne voulais pas croiser les yeux des autres.

Je ne voulais pas être vu.

Je me détestais physiquement

.Je me trouvais laid.

Je me trouvais mal.

Je me trouvais de trop.

Je n’avais pas d’amis.

J’étais seul.

Déjà en retrait du monde.

Le harcèlement ne commence pas toujours par une raison logique.

Parfois, il suffit d’un prétexte.

Parfois, il suffit d’être le plus fragile du groupe.

Et j’étais fragile. Visible dans ma posture. Dans ma voix basse. Dans mon silence.

Je suis devenu une cible.

Jet de cailloux.

Bousculades.

Croche-pieds dans les escaliers.

Objets lancés contre ma fenêtre.

Insultes dès que je sortais.


Je ne pouvais plus marcher dehors sans tension.

Je ne pouvais plus respirer sans peur.

Petit à petit, quelque chose s’est brisé.

Une phobie scolaire s’est installée.

Puis une phobie de l’extérieur.

Le monde n’était plus un endroit sûr.

J’en ai parlé.

Les adultes savaient.

Rien n’a réellement changé.

Personne n’a pu me protéger.

Ou peut-être que personne n’a vraiment voulu prendre ce risque.

On m’a fait comprendre que pour ma sécurité, la solution était que je parte. Comme si on déplaçait la cible au lieu d’arrêter les tirs.

La seule façon de survivre, c’était de rester chez moi.

Dans mon monde.

À l’abri des regards.

À l’abri des insultes.

À l’abri des coups.

Un adolescent qui s’enferme pour survivre, ce n’est pas un caprice.

C’est un mécanisme de protection.

Quand l’environnement devient menaçant, le cerveau cherche la sécurité.

Même si cette sécurité ressemble à l’isolement.

Je me suis mis à vivre la nuit.

Je dormais le jour.

La nuit, je mangeais. Je réfléchissais. J’imaginais ma vie future. Je construisais des rêves dans ma tête. Je me réfugiais dans le virtuel parce que c’était le seul endroit où je pouvais encore avoir un semblant de sociabilité. Le seul endroit où je pouvais parler sans être attaqué. Le seul endroit où j’existais autrement que comme une cible.

Pendant que le jour m’éteignait, la nuit me maintenait en vie.

Le mélange de mon passé familial et du harcèlement a provoqué chez moi une dépression sévère. La mort m’appelait parfois. Pas comme un cri spectaculaire. Plutôt comme une tentation silencieuse. L’idée que tout arrêter serait peut-être plus simple que continuer à subir.

Chez les adolescents, la dépression est souvent silencieuse.

Elle ne crie pas toujours.

Elle se replie.

Elle éteint progressivement.

Au lycée, j’ai essayé encore une fois.

Mais les remarques sont revenues, cette fois sur ma sexualité. Je suis gay. Les mots ont changé de forme, mais pas de violence. J’ai tenu quelques semaines. Puis j’ai arrêté.

Avec le recul, je comprends quelque chose.

Le harcèlement en groupe n’est pas seulement de la méchanceté gratuite.

C’est souvent un mécanisme d’existence.

À l’adolescence, beaucoup cherchent leur place.

Certains la trouvent dans le talent.

D’autres dans la popularité.

Et d’autres dans le contrôle.

Suivre le groupe devient une façon d’exister.

Participer devient une façon de ne pas être exclu soi-même.

La violence collective donne un sentiment de puissance.

Elle nourrit l’ego.

Elle crée une illusion de grandeur.

À plusieurs, on se sent plus fort.

À plusieurs, on se sent légitime.

À plusieurs, on oublie presque qu’en face, il y a un être humain.

Mais comprendre le mécanisme ne diminue pas les conséquences.

Regardez les personnes harcelées.

Elles sont souvent seules.

Isolées.

Timides.

Déjà fissurées par leur vie personnelle.

Ce n’est pas une règle absolue.

Mais c’est une réalité fréquente.

On ne choisit presque jamais la personne entourée, soutenue, confiante, solide dans sa posture.

Parce que cette personne renvoie une force.

Un risque.

Le harcèlement cherche rarement le défi.

Il cherche le contrôle.

Il s’oriente vers celui qui semble ne pas pouvoir riposter.

Celui qui baisse les yeux.

Celui qui ne sera pas défendu par un groupe.

Ce n’est pas une faiblesse morale.

C’est une vulnérabilité visible.

Et cette vulnérabilité devient parfois une cible.

Aujourd’hui, à bientôt 29 ans, je comprends aussi autre chose.

Vous n’avez pas attaqué un garçon fort.

Vous avez attaqué un garçon déjà fissuré.

Mais vous n’avez pas réussi à le briser.

Je vous pardonne.

Pas parce que ce n’était pas grave.

Pas parce que ça ne m’a pas marqué.

Mais parce que je refuse de laisser cette période continuer à me définir.

Je vous souhaite la réussite.

Je vous souhaite l’abondance.

Je vous souhaite d’avoir grandi.

Et j’espère sincèrement que dans votre existence, vous ferez mieux.

Parce qu’on peut être jeune et cruel.

Mais on n’est pas obligé de le rester.

Et si un jour vous repensez à ce garçon qui regardait le sol…Sachez qu’il a appris à relever la tête.



Si tu vis cela aujourd’hui, je veux te dire quelque chose d’important.

Ce que tu ressens n’est pas une faiblesse.

Si tu te replies, si tu évites les regards, si tu t’enfermes, si tu as peur… ton cerveau essaie simplement de te protéger.

Ce n’est pas toi le problème.

Ce n’est jamais toi le problème.

Le harcèlement agit comme un amplificateur.

Il appuie exactement là où ça fait déjà mal.

Mais les fissures ne sont pas des défauts.

Elles sont des blessures en attente de réparation.

Tu ne resteras pas éternellement dans cet environnement

.Le collège, le lycée, ce ne sont que des périodes.

La vie est plus vaste que ces couloirs, plus large que ces regards, plus grande que ces insultes.

Et même si aujourd’hui tu ne le vois pas, même si tu as l’impression d’être seul, même si la nuit te semble plus supportable que le jour…

Il existe une version de toi, plus loin dans le temps, qui tiendra debout.

Je suis la preuve que c’est possible.

On peut être fissuré et devenir solide.

On peut avoir été brisé et devenir conscient.

On peut avoir été humilié et apprendre à se respecter profondément.

La douleur ne définit pas ton avenir.

Elle n’est qu’un passage.


Mais je veux aussi te dire autre chose.

Ne reste pas dans le silence.

Parle.

Crie s’il le faut.

Dérange.

Insiste.

Ne reste pas dans le noir à attendre que ça passe.

Parce que crois-moi… ça fait mal.

Et on ne sait pas toujours ce que ce silence peut produire en nous avec les années.

Cherche un adulte. Un autre adulte. Puis encore un autre s’il le faut.

Il suffit parfois d’une seule personne qui écoute vraiment.

Demander de l’aide n’est pas une faiblesse.

C’est un acte de survie.


Alexandre MARHOEFER,

Les Bijoux Magiques.

 
 
 

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